LE FIGARO VIN

Par Veronique Raisin
Le 31 janvier 2023 à 11h58

Agroforesterie, biodynamie, préservation du milieu naturel : le Château
le Devay est un laboratoire à ciel ouvert, où tous les grands noms de
Côte-Rôtie convergent, observant avec envie ce vignoble sorti de friches
il y a cinq ans.

Replié sur la dernière ligne de crête de Côte-Rôtie, le vignoble du Devay cultive sa
discrétion, sur ses 5 ha de vignes cernant la maison familiale, qui forment un écrin au
sein duquel la nature a repris ses droits. C’est dans ce vallon préservé sur les
hauteurs de Saint-Roman-en-Gal, près de Vienne, que naissent des cuvées de charme
désormais présentes à la carte d’une bonne kyrielle de tables étoilées. La Bouitte, le
Flocon de Sel, Jean Sulpice, Marc Veyrat, La Pyramide, le Clos des Sens, ou encore
Cheval Blanc à Saint-Tropez sont quelques-uns des établissements qui ont dû faire
bouger leur ligne afin de laisser un peu de place à ce nouveau domaine, dont les vins
estampillés en IGP Collines Rhodaniennes ne collent pas aux standards.
Le projet fou d'un radiologue et d'une orthophoniste passionnés de vin
Tout est parti d’une idée folle, venue troubler la vie bien rythmée de la famille
Fournet, bien établie sur ce bout d’Isère, et de l’opiniâtreté d’un vigneron ami,
Pierre-Jean Villa, qui l’a poussée jusqu’au bout du rêve. Tout autour de la maison,
une végétation sauvage colonisait naturellement le paysage de façon désordonnée.
«Tu devrais planter de la vigne. Ce sont des sols de schistes, parfaits pour nos
cépages». Une phrase jetée au vent. Et pourquoi pas ?

Jean-Charles Fournet, médecin radiologue, et son épouse Florence, orthophoniste
diplômée depuis du DUTO (diplôme universitaire de technicien en œnologie), se sont
installés là, il y a près de vingt ans. Cette propriété du XVIIIe siècle, autrefois maison
de repos de l’archevêque de Vienne, est alors entourée de nombreux bâtiments
agricoles et de 21 ha de terres. «Au départ, nous n’avions pas forcément envisagé la
création d’un vignoble avec tout ce que cela implique. C’était d’abord un projet
esthétique. Personnellement, j’aimais bien l’idée de réhabiliter les friches, se
réapproprier la nature. Je pensais que cela nous ferait une jolie promenade,
explique Florence. Nous voulions planter un peu de vignes et produire quelques
bouteilles pour les amis et la famille», poursuit Jean-Charles. Les premiers rangs,
alignés sous la maison le 1er avril 2015, marquent le début de l’aventure, qui bien vite
prend une toute autre tournure.

De prestigieux vignerons anges-gardiens au chevet du domaine Le Devay
Les vignerons du coin défilent alors en procession pour observer ces néophytes en
blouse blanche qui ne font pas tout à fait comme eux. Jean-Michel Gerin, Christine
Vernay, Yves Gangloff, Thierry Germain – des pointures du vignoble – sont leurs
premiers anges-gardiens, des fans de la première heure, prodiguant leurs conseils
tout en observant et relevant pour leur compte les techniques iconoclastes employées
ici. Paillage des vignes, taille en «flux de sève» non mutilante (permettant une bien
meilleure circulation de la sève et surtout de préserver la longévité du cep),
plantation de près de 2 kilomètres de haies autour de la propriété avec l’aide du Parc
Régional du Pilat (auquel la propriété appartient), vignes-mères de 11 000
porte-greffes, installation de 40 ruches… Les Fournet ont choisi la voie la plus ardue,
la plus contraignante, reliée avec force à la terre, liant permaculture, agroforesterie et
biodynamie.
En bons perfectionnistes, ils s’entourent des experts les plus pointus de leur
discipline, lisent, épluchent manuels et rapports théoriques, expérimentent,
échouent, recommencent… Claude et Lydia Bourguignon, microbiologistes des sols
réputés mondialement, isolent les 5,5 ha de terres pour la plantation de cépages
rhodaniens (viognier et roussanne pour les blancs, syrah pour le rouge). Les
meilleurs pépiniéristes viennent ensuite en relai : Jean-Claude Lapierre en Savoie,

les pépinières Mistral et Lilian Bérillon dans le Vaucluse. Diversité des plants et des
porte-greffes, qualité des sélections sont ainsi privilégiées. «Plus la variété génétique
est importante, plus la complexité est présente», admet Jean-Charles.
Depuis, le domaine a grandi et s’est structuré. Aujourd’hui, Margaux Vigy (passée par
le Domaine Georges Vernay à Condrieu) supervise les vinifications, et Romain
Bernard, arrivé l’année dernière après plusieurs expériences dont Bonneau du
Martray en Bourgogne, s’occupe du vignoble. Pas question pour autant pour les
Fournet de déléguer totalement : le couple s’emploie à la tâche, toujours très investi
et ne comptant pas ses heures.
Un millésime 2022 très prometteur, qui fait rêver les amateurs
2022 signe le cinquième millésime. Les efforts commencent à payer, et la
concrétisation du rêve est enclenchée ; les vins du Devay – désormais cinq blancs et
un rouge – font furieusement parler les amateurs et les professionnels aguerris. Pour
étoffer la gamme et satisfaire les demandes, une petite activité de négoce a même été
créée, l’Annexe du Devay, offrant des vins sur Crozes-Hermitage, Côtes-du-Rhône,
Côte-Rôtie et Condrieu.
Les vignerons des appellations voisines restent toujours intrigués des pratiques
cisterciennes entretenues ici ; les Gerin, Montez, Vernay et leurs amis du vignoble ne
manquent pas de goûter ces vins ciselés, minéraux, frappés de la résonance du
schiste, à la salinité particulière. «On fait des émules» s’amuse Jean-Charles, qui ne
joue pas la course à la médaille ni ne revendique son agroforesterie. «On plante des
arbres» lâche-t-il laconiquement.
Les 500 pommiers donneront du cidre dans deux ans, des bœufs viendront un jour
prochain compléter l’écosystème, et bientôt, 5 ha de friches seront dévolus au
houblon pour produire de la bière. Dans ce coin de nature aux abords de la petite cité
gallo-romaine, la vie en osmose est une réalité. C’est une maison ouverte, et une table
toujours généreuse, qui invite ici les passionnés et les voyageurs de passage à la
découverte. Sommeliers, cavistes, importateurs arrivent de tous horizons pour voir
ce drôle de domaine où l’on ne fait décidément rien comme tout le monde.

Superficie totale : 5,5 ha
Cépages : viognier (1,10 ha), roussanne (1 ha), syrah (3 ha)
Altitude : 320 à 400 mètres
Cuvées en IGP Collines Rhodaniennes : Entre les murs(viognier), Sous les
étoiles(roussanne), En pente douce(viognier-roussanne), En Pleine Nature(viognier
sans sulfites ajoutés), La Terre est Bleue (viognier de macération), Côte
Levant (syrah).